Louis Honeiné – 1943
Politique : Paris 2 – Sorbonne
Cours : Université libanaise ; Université Saint-Esprit de Kaslik
Journalisme : L’Orient-Le Jour
Social : Directeur des chantiers de jeunes ; Office du Développement social ‘ODS
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Il ne suffit pas que nous appelions nos émigrés à l’aide. Il serait inutile et immoral de notre part de ne pas leur révéler la réalité de ce dont nous souffrons. Ou plus exactement de la réalité de ce que nous avons été pour finalement arriver à cet état de délabrement généralisé qui menace notre existence même en tant que nation.
Premier cas pratique : Le drame du 4 août 2020
Jeunes étudiants en droit, nous avions à analyser et à commenter des cas pratiques de jugements rendus par tel ou tel tribunal. Jusque-là je ne vous apprends rien de nouveau en matière de justice.
Mais pour le cas pratique dont je voudrais vous entretenir, vous ne pourrez jamais le retrouver dans aucun manuel.
Il est tellement humiliant pour le Liban actuel que je tiens à vous exprimer ma profonde honte en vous demandant de venir nous aider.
C’était le 4 août2020 dans l’après-midi, une forte explosion a dévasté le port de Beyrouth, provoquant 220 morts et 6500 blessés et la destruction d’une importante partie de la capitale libanaise. Un pan des silos est toujours là, témoin d’une catastrophe la pire du genre dans l’histoire.
La justice se saisit de l’affaire et le Conseil supérieur de la magistrature, la plus haute instance judiciaire du pays nomme un premier juge d’instruction qui démissionne à peine 24 heures après sa nomination pour des raisons qu’il n’a jamais voulu dévoiler.
Le second juge a été plus courageux. Il prend le dossier à bras le corps et les arrestations se sont rapidement succédées.
Tout a été tenté pour lui faire barrage, l’obliger à ne pas poursuivre sur la voie qu’il s’était tracée. Cinq ans après le drame, il poursuit sa bataille.
La situation actuellement se présente comme suit : notre intrépide juge est accusé d’avoir enfreint les lois en cours, et pour ce fait il se trouve aujourd’hui devant une cour spéciale, formée par ses pairs chargées de juger « le juge » qui n’a pas encore été démis de sa mission initiale.
Avant de parler justice, tout quelqu’un se doit d’aller voir cette hideuse carcasse, qui continue à rappeler à tous les Libanais que « jamais la justice n’a été respecté dans notre pays.
Second cas pratique : Le vivre ensemble
Le Liban est un pays multi confessionnel, qui a été voulu et créé par le mandat français après 400 ans de présence ottomane. Son histoire a fait du Liban des zones uniformes et très peu d’agglomérations multi confessionnelles. Ceci vaut aussi bien pour les quartiers des villes que pour les villages.
Et cette réalité a eu des conséquences dramatiques lors des grandes crises politico-militaires, malheureusement nombreuses dans le pays.
Lors d’une conférence qu’il donnait à l’école d’ingénieurs des pères Jésuites, M.Maurice Gemayel, ancien député et ministre, homme visionnaire qui a introduit la notion de « Planification » dans le pays (d’ailleurs il a été le premier ministre du Plan) a posé la question suivante à son auditoire, en majorité les étudiants de l’École.
« Savez-vous pourquoi la géographie de Beyrouth a favorisé l’éclatement des événements de 1958 » ?
J’étais présent. Personne ne s’est autorisé à avancer la moindre réponse. Personne dans la salle. Aussi bien les étudiants que leurs professeurs.
Et voici la réponse :
« A cause de la route de Damas.
En effet, la route de Damas, la principale artère de la capitale divisant la ville tout en longueur dans le sens sud-est à partir du port de Beyrouth jusqu’à la plaine de la Békaa à la frontière syrienne. Pour la ville elle-même elle était ( et elle l’est toujours plus divisée que jamais) musulmane à l’ouest et chrétienne à l’est.
Et cette analyse a été confirmée encore une fois lors de la grande guerre de 1975 (plus d’un demi-siècle après la remarque de M.Gemayel). Les barricades ont été érigées à Beyrouth et dans sa proche banlieue tout au long de cette même ligne qui continue à s’appeler de son nom d’origine : Beyrouth-Ouest musulmane et Beyrouth Est, chrétienne.
Et je ne serai pas du tout étonné actuellement, de voir que tout émigré venant en famille passer ses vacances au Liban, cherchera à s’installer dans la zone où il se sentira le mieux chez lui.
Voici, dans ses grandes lignes, en toute simplicité, ce que j’entends par « Le vivre ensemble ».
Que dire à nos enfants émigrés qui rentreront chez eux sans qu’ils aient vu « l’autre zone » ?
Une autre illustration, pas du tout dramatique, mais tout aussi révélatrice de toutes les impasses que le Liban vit, même au sein des grandes communautés.
Dans notre région, notre chef-lieu, est à majorité Maronite (chrétienne). Dans cette grande agglomération vit une minorité grec-catholique. Les membres de cette minorité, tout aussi chrétiens, ne pourront jamais briguer pour la présidence du conseil municipale. Jamais.
Alors une seconde approche de ce fameux « vivre ensemble ». Amusante, certes, mais politiquement inqualifiable.
J’aurai pu multiplier les exemples, aussi bien entre les communautés, qu’au sein même des communautés.
Alors, pour les nouvelles générations d’émigrés, qui ne pourront jamais comprendre cette réalité, que pourrons-nous, nous autres résidents, et qui lançons des appels assistance à nos émigrés, quel langage devrions-nous leur tenir pour leur expliquer que
« la route de Damas ne joue plus son rôle destructeur. »