Dr Sami Aoun
1 Novembre, 2025
Professeur émérite, École de politique appliquée (ÉPA) de l’Université de Sherbrooke Professeur, Centre d’études du religieux contemporain (CERC) de l’Université de Sherbrooke
L’élection, le 8 mai 2025, du cardinal américain Robert Francis Prévost comme pape Léon XIV marque un tournant symbolique dans l’histoire contemporaine de l’Église catholique. Premier pontife originaire des États-Unis, membre de l’Ordre de Saint-Augustin et missionnaire de longue date au Pérou, il incarne la convergence entre la foi, la justice sociale et l’expérience des périphéries. Son profil, à la croisée de Chicago, de l’Amérique latine et de la spiritualité augustinienne, exprime une Église soucieuse de la dignité humaine, du dialogue interculturel et de la mémoire sociale.
Son parcours témoigne d’une cohérence rare entre enracinement spirituel, engagement social et souci de vérité historique : Léon XIV est à la fois le fils des luttes raciales de Chicago et le témoin des douleurs du Pérou post-dictatorial.
I. De Chicago au Pérou : un itinéraire entre deux continents
Né en 1955 dans le South Side de Chicago, Robert Francis Prévost grandit dans un environnement urbain traversé par la ségrégation raciale, les inégalités économiques et les tensions migratoires. Ces réalités forgent chez lui une conscience sociale aiguë, nourrie par l’engagement de l’Église locale dans les luttes pour les droits civiques durant les décennies 1960–1980.
Formé au Catholic Theological Union (CTU), institution marquée par l’héritage du concile Vatican II, il découvre la théologie de l’incarnation vécue dans la proximité des pauvres et l’esprit de Gaudium et Spes, qui appelle à « lire les signes des temps » à la lumière de l’Évangile.
Ordonné prêtre de l’Ordre de Saint-Augustin, il choisit de partir en mission au Pérou, où il exercera de 1985 à 1998, avant d’y revenir comme évêque de Chiclayo (2015–2023). Cette immersion latino-américaine s’avère décisive : elle l’enracine dans une Église du peuple, marquée par les violences du Sentier lumineux, les injustices structurelles et la pauvreté endémique. Prévost y développe une pastorale de proximité, soutenant les communautés de base, les programmes éducatifs et les initiatives de développement local. Dans ces contextes fragiles, il défend inlassablement les victimes et les exclus, prônant une foi incarnée dans la réalité du monde.
II. Spiritualité augustinienne et conscience sociale
La formation de Léon XIV dans la tradition augustinienne confère à son pontificat une dimension profondément humaniste. L’unité, la vérité et le service du prochain constituent les trois piliers de sa spiritualité. En tant que prieur général des Augustins de 2001 à 2013, il parcourt plus de cinquante pays, encourageant une vie communautaire enracinée dans le partage, la solidarité et la recherche de la vérité. Sa devise, In illo uno unum (« En Celui qui est un, nous sommes un »), résume sa vision d’une Église universelle unifiée dans la diversité.
Dans la continuité du concile Vatican II, Léon XIV valorise l’inculturation de la foi, c’est-à-dire la capacité de l’Évangile à s’exprimer à travers les cultures locales. Son expérience latino-américaine nourrit une option préférentielle pour les pauvres, comprise non comme un slogan, mais comme un mode d’être de l’Église au cœur du peuple fidèle de Dieu.
III. Mémoire, justice et réconciliation : l’épreuve péruvienne
L’expérience péruvienne de Robert Prévost constitue le socle de sa réflexion sur la justice et la mémoire. Durant et après le régime autoritaire d’Alberto Fujimori (1990–2000), il se distingue par son engagement courageux pour les droits humains. En 2017, lors de l’indult controversé accordé à Fujimori, il dénonce un pardon dépourvu de dimension éthique, affirmant que la réconciliation ne peut exister sans vérité ni réparation.
Ce positionnement rejoint les conclusions de la Commission Vérité et Réconciliation du Pérou (2001–2003), qui prônait la reconnaissance du mal comme condition de la paix durable. Mgr Prévost rappelle avec force que la réconciliation nationale ne saurait reposer sur des calculs politiques, mais sur un travail de mémoire assumé et un dialogue authentique entre victimes et responsables.
Menacé par des groupes armés pour ses prises de position, il demeure aux côtés des plus vulnérables, soutenant les familles endeuillées, les migrants vénézuéliens et les communautés paysannes marginalisées. Cette fidélité aux victimes éclaire sa conception du ministère pastoral : la foi comme responsabilité sociale.
IV. Chicago : creuset d’une conscience raciale et sociale
Les racines américaines de Léon XIV complètent cet engagement. Né et formé dans un contexte de tensions raciales et de fractures sociales, il connaît intimement les réalités des minorités, notamment celles des catholiques noirs. Le South Side de Chicago, marqué par la mémoire de Martin Luther King Jr. et le mouvement des droits civiques, a profondément influencé sa vision d’une Église ouverte à la diversité et engagée pour la dignité humaine.
Des recherches récentes ont révélé ses origines afro-créoles à La Nouvelle-Orléans, renforçant la portée symbolique de son élection auprès des communautés noires américaines. Dans un contexte où beaucoup regrettaient l’absence d’un pape africain, Léon XIV est perçu comme un allié naturel des afro-américains, sensible à leur histoire et à leurs luttes.
Lors des manifestations consécutives au meurtre de George Floyd (2020), Mgr Prévost, alors évêque de Chiclayo, appela l’Église à « écouter les voix noires, rejeter le racisme et travailler à la justice ». Cette prise de parole prolonge l’enseignement social de l’Église américaine, notamment la lettre pastorale Brothers and Sisters to Us (1979), et témoigne d’une cohérence entre l’expérience américaine et la vision universelle du futur pape.
V. Une Église des périphéries : du local à l’universel
Le parcours de Léon XIV relie ainsi deux pôles — Chicago et Chiclayo — en un seul axe théologique : celui d’une Église des périphéries, attentive aux réalités humaines avant les structures institutionnelles. Son engagement auprès des immigrants, des travailleurs précaires et des exclus traduit une fidélité radicale au message évangélique : servir le Christ dans les plus petits.
Son élection a suscité l’espérance parmi les catholiques noirs et latino-américains, qui voient en lui le symbole d’une Église « de plus en plus brune et noire », fidèle à sa vocation universelle. En cela, Léon XIV se situe dans la continuité du pape François, dont il prolonge la vision d’une Église en sortie, tout en y ajoutant la marque de Chicago : la lutte pour la justice raciale et la dignité communautaire.
VI. Un pontificat de modération engagée
Les observateurs décrivent Léon XIV comme une figure de modération active, capable de rassembler au-delà des clivages idéologiques. S’il demeure fidèle à la doctrine catholique sur les questions de vie — opposition à l’avortement, à l’euthanasie et à la peine de mort — il se distingue par un accent fort sur la justice sociale, l’écologie intégrale et la solidarité internationale.
Son choix de porter des soutanes recyclées, en cohérence avec Laudato Si’, traduit un souci d’authenticité et une continuité avec le style de François, mais enrichie par sa propre expérience missionnaire. En lui, la foi et la justice cessent d’être deux sphères distinctes : elles se rejoignent dans une même éthique de la fraternité et de la mémoire.
Le pontificat de Léon XIV s’annonce comme celui de la réconciliation entre foi et justice, entre mémoire et espérance. Héritier spirituel du pape François, il en prolonge l’orientation vers les périphéries, tout en y imprimant la marque sociale et communautaire de Chicago.
Son itinéraire — de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis à la défense des droits humains au Pérou — illustre l’unité entre contemplation et action, entre foi vécue et transformation sociale.
Ainsi, Léon XIV apparaît comme le pontifex d’une Église unie dans la diversité, fidèle à l’esprit du concile Vatican II et ouverte aux défis d’un monde fracturé. En lui se résume une conviction fondamentale : « Bien que nous soyons nombreux, nous sommes un dans le Christ. »

Dr Sami Aoun